« COMBAT DE NÈGRE ET DE CHIENS » était au Théâtre de la Colline à Paris

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de Bernard-Marie Koltès

Forage dans les profondeurs de la fange humaine (africultures)

[...] Être à l’écoute de l’Afrique, ce n’est pas entendre une voix qui se lève depuis l’enclos exotique et lointain que l’on observe de chez soi à la jumelle. C’est entendre, tout près de soi, une pluralité chorale de voix comme a justement choisi de le faire retentir le metteur en scène allemand. Pour Koltès comme pour les dramaturges africains il ne s’agit pas de convoquer un morceau d’Afrique à Paris, mais d’éclairer la marge et d’obliger à regarder tout prêt de soi l’étranger de l’intérieur, d’amener le public en France à se sentir concerné par l’histoire des Africains qui est aussi la sienne.

Le théâtre de Koltès révèle, comme la lumière sur le chlorure d’argent, ces spectres qui hantent la maison et que nous ne pouvons nommer puisque nous ne les distinguons pas dans la nuit de nos fantasmes. Le parti pris de Thalhaimer a donné toute sa portée à cet enjeu en déployant un chœur de dix acteurs noirs qui démultiplie les voix et les silhouettes de l’ombre et du même coup fait ressortir l’essence même de la pièce, car tendre l’oreille vers l’autre, c’est entendre le chœur tragique à la lisière du gouffre de nos peurs.

Sylvie Chalaye

En ce moment au Grand Théâtre de la Colline à Paris

du 26 mai 2010 au 25 juin 2010 – du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30

Dans un pays d’Afrique de l’Ouest, le chantier d’une grande entreprise française, en passe d’être fermé. Ne restent plus que Horn, chef de chantier au bord de la retraite, et Cal, un ingénieur. L’arrivée simultanée d’une jeune femme que Horn a fait venir de Paris pour l’épouser et d’un Noir mystérieusement entré dans la cité des Blancs pour réclamer le corps de son frère, mort la veille sur le chantier, va catalyser la violence latente de la situation. Pourtant il ne s’agit pas d’une pièce sur le néo-colonialisme. Koltès disait que son propos n’était pas d’y parler de l’Afrique, mais bien de ce petit monde blanc qui vit retranché derrière les palissades et les barbelés. En écho, Michael Thalheimer envisage de lire aujourd’hui Combat de nègre et de chiens comme une pièce sur l’Europe. Mais c’est aussi parce que la peur du désir, l’échec des corps, l’inassouvissement sont des thèmes fondamentaux de ses spectacles que l’univers du metteur en scène allemand rejoint celui de Koltès. De leur rencontre, qui sera aussi la première réalisation de Michael Thalheimer avec des acteurs français, on peut espérer des résonances profondes et inattendues.

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Résumé du livre sur evene.fr

Sur un chantier étranger dans un brousse d’Afrique de l’Ouest, des hommes s’affrontent et se fuient par amour, par haine mais surtout par peur de l’autre. Alboury, ouvrier noir, réclame le corps de son frère mort, tué par un ingénieur blanc. Le chef de chantier, Horn est pris au piège entre la défense de son bonheur naissant et son devoir de justice. Une des pièces les plus jouées de Bernard-Marie Koltès notamment au théâtre Jean Vilar en 2003.

Morceau choisi

Alboury.- Vous m’aviez promis le corps de Nouafia.
Horn.- Le corps, oui, ce sacré corps. On ne va pas en reparler, non ? Nouofia, c’est cela. Et il avait un nom secret, m’aviez-vous dit ? Quel était ce nom encore ?
Alboury.- C’est le même pour nous tous.
Horn.- Me voilà bien avancé. Quel était-il ?
Alboury.- Je vous le dis : le même pour nous tous. Il ne se prononce pas autrement ; il est secret.
Horn.- Vous êtes trop obscur pour moi [... ]

Aux Editions de Minuit

Bernard-Marie Koltès : Combat de nègre et de chiens suivi de Carnets de Combat de nègre et de chiens

Publiée aux Éditions Stock en 1979 (reprise par le théâtre des Nanterre-Amandiers en 1983), cette pièce a été créée en 1982, au théâtre de La Mama de New York, dans une mise en scène de Françoise Kourilsky, puis, en France, en 1983 au théâtre Nanterre-Amandiers, dans une mise en scène de Patrice Chéreau, avec Michel Piccoli et Philippe Léotard.

Extrait d’un entretien avec Jean-Pierre Hahn, revue Europe, 1983
(…) Combat de nègre et de chiens ne parle pas, en tout cas, de l’Afrique et des Noirs – je ne suis pas un auteur africain –, elle ne raconte ni le néocolonialisme ni la question raciale. Elle n’émet certainement aucun avis.
Elle parle simplement d’un lieu du monde. On rencontre parfois des lieux qui sont, je ne dis pas des reproductions du monde entier, mais des sortes de métaphores, de la vie ou d’un aspect de la vie, ou de quelque chose qui me paraît grave et évident, comme chez Conrad par exemple les rivières qui remontent dans la jungle… J’avais été pendant un mois en Afrique sur un chantier de travaux publics, voir des amis. Imaginez, en pleine brousse, une petite cité de cinq, six maisons, entourée de barbelés, avec des miradors ; et, à l’intérieur, une dizaine de Blancs qui vivent, plus ou moins terrorisés par l’extérieur, avec des gardiens noirs, armés, tout autour. C’était peu de temps après la guerre du Biafra, et des bandes de pillards sillonnaient la région. Les gardes, la nuit, pour ne pas s’endormir, s’appelaient avec des bruits très bizarres qu’ils faisaient avec la gorge… Et ça tournait tout le temps. C’est ça qui m’avait décidé à écrire cette pièce, le cri des gardes. Et à l’intérieur de ce cercle se déroulaient des drames petits-bourgeois comme il pourrait s’en dérouler dans le seizième arrondissement : le chef de chantier qui couchait avec la femme du contremaître, des choses comme ça…
Ma pièce parle peut-être un peu de la France et des Blancs : une chose vue de loin, déplacée, devient parfois plus symbolique, parfois plus déchiffrable. Elle parle surtout de trois êtres humains isolés dans un lieu du monde qui leur est étranger, entourés de gardiens énigmatiques. J’ai cru – et je crois encore – que raconter le cri de ces gardes entendu au fond de l’Afrique, le territoire d’inquiétude et de solitude qu’il délimite, c’était un sujet qui avait son importance (…).

Les premières pages

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