Voilà donc un véritable électron libre, indispensable produit de la gendarmerie nationale, qui a voulu simplement nous « apprendre jusqu’où on peut aller trop loin ».

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Telle est la dernière phrase de l’article « Matelly : liberté d’expression ou droit à la désobéissance ? », publié par Jean-Yves Fontaine sur LEMONDE.FR en date du 29 mars 2010.

Ai-je tort d’extrapoler quand je relève un article en le transposant à la réalité malgache ?
Visiblement non. Le nombre de visiteurs du blog a atteint le chiffre record de 207 hier dont 147 rien que pour le billet « Parler à ma place : A ce compte là, la démocratie peut se torcher avec… ». Je dis que c’est un chiffre record car c’est la première fois que ça arrive !!! Ou alors, c’est le titre qui les a attirés parce qu’ordurier ? Je serais déçue si c’était le cas car je n’ai pas l’habitude de tenir de tels propos…Je veux juste croire que beaucoup restent silencieux et c’en est franchement assourdissant !!! Ce n’est pas grave, je continue mon bonhomme de chemin en relevant à nouveau un autre article, concernant la liberté d’expression…Je remercie en passant ceux qui ont laissé ou laisseront des commentaires…

If you care enough about the work to be criticized, you’ve learned enough for today [Seth Godin]

Voici donc l’article…

Avec la radiation des cadres du chef d’escadron Jean-Hugues Matelly, c’est tout le sens de la loyauté qui est projetée au cœur du métier militaire : un gendarme pourra-t-il encore penser différemment de sa hiérarchie, et surtout le faire savoir au risque d’être exclu ? Est-ce la fin de toute liberté d’expression au sein de la société militaire, ou bien la hiérarchie a-t-elle voulu en finir avec le droit à la désobéissance qui s’installait au sein même des systèmes de défense et de sécurité, actuellement en pleine mutation ?

QUE LUI REPROCHE-TON ?
Jean-Hugues Matelly, officier de gendarmerie, docteur et chercheur en sciences politiques, auteur de nombreux ouvrages (notamment un dernier livre intitulé
Police. Des chiffres et des doutes), a publié le 30 décembre 2008 un article sur Rue 89.com intitulé « La gendarmerie enterrée, à tort, dans l’indifférence générale » pour s’exprimer peu après sur Europe 1 en critiquant le rapprochement police-gendarmerie. Rappelons aussi qu’il était intervenu au micro de RTL, le 23 octobre et le 12 novembre 2007, sur la conduite de la politique sociale au sein de la gendarmerie, et qu’il avait signé un éditorial de nature revendicative publié dans L’Essor, journal corporatif des personnels de la gendarmerie. Il s’était auparavant fait remarquer en 2001, dénonçant dans La Nouvelle République la volonté de l’état-major des armées de marcher sur les manifestations de gendarmes en utilisant les blindés de Satory.

UN PUR PRODUIT DU SYSTÈME GENDARMIQUE
Cependant et paradoxalement, c’est un des meilleurs produits de la gendarmerie. Sorti major de sa promotion, ce n’est pas par hasard s’il se retrouve en pleine carrière à jouer le rôle qui est le sien : en effet, tout système institutionnalise en son propre sein les acteurs de son propre changement social. Son rôle a bien consisté à pousser la machine jusqu’au bout de sa logique et avec son propre accord.« Apprendre jusqu’où on peut aller trop loin », c’est d’ailleurs une citation de Jean Cocteau qu’il reprend dans un de ses livres dans lequel il faisait part de sa passion pour les jeux de rôle. Réel acteur de terrain à la tête d’unités opérationnelles, son statut d’intellectuel au sein d’une organisation d’ordre lui a donc permis de déconstruire et reconstruire l’action pour être rationalisée, et ainsi donner du sens au système gendarmique. L’esprit critique du chercheur, dont il a toujours revendiqué le statut, donne certainement au vécu une épaisseur et un sens qu’il n’a certainement pas. Se voir agir conduit parfois l’acteur soit à l’incapacité d’agir, soit à agir dans le sens inverse (contre-agir), ce que l’institution ne peut tolérer surtout à des niveaux de responsabilité et de médiatisation élevés comme c’est le cas, sachant qu’il sait se mettre en scène dans l’univers du PAF (paysage audiovisuel français). On comprendra la logique des réticences et les réactions de la gendarmerie, qui, en toute cohérence institutionnelle, cherche à réduire au silence et à éjecter l’intellectuel déclaré et le chercheur patenté qui démontrait, en les médiatisant et en toute liberté, les travers du système et les incohérences internes qu’il a pu approcher parfois jusque dans sa chair.

UN ARDENT MILITANT DE LA LIBERTÉ D’EXPRESSION
Militant de la liberté d’expression, Jean-Hugues Matelly a certainement réussi le pari de transformer une problématique existentielle (la liberté d’expression du chercheur) en problématique collective (la liberté d’expression de la société militaire). Il s’est approprié la question de la liberté qui colle à la réalité de son individualité en l’instrumentalisant pour contrôler l’institution. Positionné dans l’appareil à des postes-clés, il fut le détenteur d’informations confidentielles, et plus ces informations étaient border line, plus il était pris de l’ardent désir de les rendre publiques en rompant ainsi son devoir de réserve. Frédéric Ocqueteau, chercheur au CNRS, dans « Arpenter le champ pénal » (n° 141) écrit d’ailleurs à l’occasion du cas du commandant de police Philippe Pichon, un cas identique, que l’administration ne tolère pas que l’on dénonce de l’intérieur ses carences : « L’appareil de sécurité publique se met alors à tousser puis à bégayer face à des comportements logiques mais non attendus, issus de ses meilleurs agents décidés à transgresser l’interdit suprême : dévoiler les mécanismes de la duplicité congénitale de l’appareil, quitte à accepter de le payer de leur personne en s’entêtant dans leurs gestes citoyens. » Après avoir publié dans Le Monde du 15 décembre 2004 « La libre censure des militaire », confirmée par une publication dans la revue L’Actualité juridique droit administratif en 2005  intitulée « L’incertaine liberté critique du militaire », Jean-Hugues Matelly en est arrivé à conclure que la liberté d’expression du gendarme ou du militaire reste la condition de la démocratie, en favorisant la transparence du pouvoir et surtout la possibilité de dénoncer tous les abus et tous les dévoiements en ajoutant, avec des accents jauressiens, que « la liberté d’expression des militaires est, en réalité, le meilleur moyen de contrôle permanent de la force armée ».

L’ACTION CITOYENNE COMME ARME DU COMBAT
Parce que la garantie ultime de l’esprit démocratique au sein de la gendarmerie semble ne reposer que sur l’action individuelle d’un gendarme, le geste citoyen est peu à peu devenu le leitmotiv et le principe même de son action en justifiant sa présence au cœur du système : action radicale qui remet concrètement en cause le principe hiérarchique et l’obéissance jusqu’à transformer notre whistle-blower (celui qui tire la sonnette d’alarme) en libertaire déclaré. Face à l’autonomisation revendiquée de ses gendarmes qui n’auraient finalement de compte à rendre qu’à leur conscience républicaine en perturbant l’ordre institutionnel, il est évident que la gendarmerie a le devoir de maintenir sa cohérence organisationnelle en renforçant la contrainte collective et en sanctionnant avec fermeté toute dérive individuelle. C’est pour cela que s’exposer aux foudres du système exige de la témérité, et Matelly concluait son intervention dans Le Monde du 15 décembre 2004 par : « Il est une condition toujours nécessaire à la libre expression des idées et des opinions, une qualité fondamentale d’ailleurs du métier des armes : le courage. »
Du courage, il en a eu pour devenir le porte-parole d’un mouvement social qui s’est structuré au sein de la gendarmerie. Il a pu s’exprimer sur le forum Internet Gendarmes & Citoyens qu’il a contribué avec d’autres gendarmes à construire, site qui se présente comme une véritable force de propositions. Ce vecteur électronique reste un des rares moyens pour l’expression de revendications corporatives qui s’articulent autour de la parité avec leurs homologues de la police nationale, avec lesquels les gendarmes s’estiment en décalage. Depuis l’annonce de sa radiation, le site G&C ne tarit pas de messages de soutien à son égard en allant jusqu’à assimiler son combat pour la liberté à celui du général de Gaulle et parfois à celui du capitaine Dreyfus.

DEUX LIGNES BLANCHES À NE PAS FRANCHIR
Face à la reprise en main actuelle du système de sécurité français et au retour en force de l’autorité sur tous les fronts, une étape était sans doute en train d’être franchie
. Il ne s’agissait peut-être plus de liberté d’expression mais de ce qui devenait un droit sacré à la désobéissance individuelle. L’autorité militaire rappelle désormais, après l’avoir approuvé et soutenu, qu’elle n’accorde plus sa confiance à Jean-Hugues Matelly mais aussi à tout autre gendarme qui pourrait être amené à remettre en question tout son système organisationnel en pleine restructuration. Cependant, il est une autre ligne blanche à ne pas franchir, car s’il reste bien gendarme, et donc à ce titre soumis à une obligation de réserve aussi drastique soit-elle, les recherches de Jean-Hugues Matelly ont été reconnues par le monde universitaire à leur juste valeur, et aucune autorité hiérarchique, civile ou militaire, ne doit s’autoriser à juger de leur loyauté.

Matelly ? Voilà donc un véritable électron libre, indispensable produit de la gendarmerie nationale, qui a voulu simplement nous « apprendre jusqu’où on peut aller trop loin ».

Jean-Yves Fontaine est sociologue, chercheur au CERReV (Centre d’étude et de recherche sur les risques et les vulnérabilités) (Université de Caen).

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  1. you’re welcome !

    je n’ai pourtant fait que relever l’article en mettant en gras ce que j’ai retenu 😉

  2. Une grosse tête pensante avait dit que la ligne de démarcation entre un pouvoir autoritaire et un pouvoir totalitaire est que le premier n’aime pas trop que vous l’attaquiez de front, et que le second considère comme attaque tout ce qui n’est pas son éloge.

    On se rapproche duquel aujourd’hui, tant ici que « là-bas » ?