Défendre la diversité culturelle «Allemagne: non, le multiculturalisme n’est pas mort» par Lewis Gropp* (SPCG)

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* Lewis Gropp est journaliste freelance à Cologne. Spécialiste de religion et de littérature mondiale, il est aussi rédacteur au magazine en ligne Qantara.de, qui aborde le problème des relations entre le monde musulman et le monde occidental. Article écrit pour le Service de Presse de Common Ground (CGNews).
Source: Service de Presse de Common Ground (CGNews), 12 novembre 2010, www.commongroundnews.org
Reproduction autorisée.

Bonn – La chancelière Angela Merkel, déclarait récemment: « le multiculturalisme allemand a totalement échoué ».

Cette déclaration est sans fondement, car quel est le sens du mot « multiculturalisme », si ce n’est la coexistence fonctionnelle de plusieurs cultures au sein d’une même communauté? Si tel est le cas, le multiculturalisme est un concept universel et intemporel qui, dans le cadre mondialisé où nous vivons, est plus que jamais d’actualité, puisque les sociétés et les pays ethniquement homogènes n’existent plus.

En fait, cette affirmation était avant tout une concession à la base conservatrice de son parti. De plus, les voix hostiles à l’islam se multiplient aussi au niveau de la base électorale. Ainsi, cet été, dans son livre intitulé L’Allemagne court à sa perte, Thilo Sarrazin, ancien homme politique et membre du conseil d’administration de la Deutsche Bank, a ouvert tout grand les vannes du débat sur le multiculturalisme en affirmant que le rythme actuel de l’immigration conduisait à un dangereux déclin de la civilisation et à une dégradation d’un réservoir génétique de première qualité.

Il est impossible de nier qu’une immigration incontrôlée a créée des problèmes d’intégration en Europe par le passé. L’Allemagne, comme d’ailleurs l’Europe en général, connaît des problèmes d’intégration alarmants. Ainsi, on voit des pans entiers de la communauté issue de l’immigration se couper de la société citoyenne, se sentant a priori exclue du fait de sa mauvaise maîtrise de la langue allemande. Ce problème de langue a pris une telle acuité que certains enseignants ne peuvent plus faire classe, les élèves ne comprenant pas ce qu’ils disent.

L’Allemagne est remplie de jeunes hommes émigrés qui, se sentant aliénés, se coupent du reste de la société, s’exposant à une pensée extrémiste. C’est ainsi qu’on pense expliquer un attentat raté remontant à 2006 mettant en cause deux jeunes Libanais installés en Allemagne depuis plusieurs années. Etant entendu, évidemment, que seule une infime minorité de ces migrants seraient prêts à exécuter des actes terroristes.

Ce débat est porteur de honte, dans la mesure où l’Allemagne doit en grande partie son essor économique exceptionnel au dur labeur de tous les immigrants turcs qui ont été incités à s’expatrier dans les années 1960. Sans eux, l’Allemagne ne serait pas le pays riche qu’elle est aujourd’hui. Les dirigeants de Berlin sont bien conscients de ces problèmes et personne n’oserait prétendre aujourd’hui que la coexistence soit possible dans une société pluraliste en l’absence de valeurs communes applicables à tous.

Les milieux politiques savent parfaitement que les problèmes d’intégration que nous connaissons aujourd’hui sont avant tout d’ordre sociopolitique et n’ont rien à voir avec la génétique ou la religion.

Il suffit de jeter un seul coup d’œil de l’autre côté de l’Atlantique pour réfuter les thèses absurdes avancées par Sarrazin: aux Etats-Unis, les immigrants musulmans (les deux-tiers des musulmans américains sont nés à l’étranger) sont totalement intégrés, plus performants que les immigrés d’autres origines et ils jouissent d’un niveau scolaire plus élevé (enquête Pew de 2007).

La déclaration de Mme Merkel est peut-être aussi due au fait que la crise économique que connaît l’Allemagne, comme d’ailleurs l’Europe tout entière, engendre un climat d’incertitude croissante. A certaines époques, les gens prennent peur, et les gens apeurés deviennent agressifs.

Mais l’ordre démocratique fondamental repose non sur la réussite économique mais sur des principes. Des principes comme l’égalité des droits et la liberté de conscience. Le gouvernement de Mme Merkel, a beaucoup fait pour promouvoir ces valeurs. Ainsi, pendant la dernière législature, Wolfgang Schäuble, ministre de l’intérieur, a affirmé catégoriquement que l’islam fait partie de l’Allemagne. Le nouveau Président, Christian Wulff a réaffirmé ce message le 3 octobre dernier dans le message à l’occasion de la Journée de l’Unité allemande, fête nationale qui célèbre la réunification du pays en 1990.

M. Wulff ne savait pas qu’il s’exposait à des flots de critique de ses concitoyens, convaincus, dans leur majorité, que leur Président bradait, ce disant, les valeurs occidentales fondamentales.

C’est en fait tout le contraire: par ce message, M. Wulff affirme que les chrétiens vivant en Turquie, tout comme les musulmans vivant en Allemagne, ont droit à un traitement égal. Ceux qui prétendent que la société occidentale doit défendre ses racines chrétiennes, refusant toute reconnaissance à l’islam, œuvrent dans le sens de l’abolition de la démocratie et de la liberté confessionnelle.

Alors, non, le multiculturalisme n’est pas mort. Parce qu’un Etat qui repose sur des valeurs démocratiques fondamentales, dont la liberté de culte, témoigne de sa force non pas en rejetant, mais en affirmant sa diversité culturelle.

Tel a toujours été et tel sera toujours le cas.

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