Archives du 7 mars 2011

«La démocratisation du Moyen Orient est incontournable, malgré la montée des islamistes» par Olivier Roy

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Aux infos, j’entends partout que non, personne n’avait prévu ces évènements au Moyen Orient. Or, il s’avère qu’un certain Olivier Roy[i] en a déjà parlé en 2005.

24 février 2005
Pour le Centre d’Analyse et de Prévision
Du Ministère Français des Affaires Etrangères
A/S : la démocratisation du Moyen Orient est incontournable, malgré la montée des islamistes.
Source : http://asset.rue89.com/files/note_mae_democraties_arabes.pdf

Les réticences affichées en France devant la politique de démocratisation du Moyen Orient soutenue par Washington au moment de l’intervention militaire en Irak sont de trois ordres :
1) Les régimes autoritaires laïques paraissent le meilleur rempart devant la menace islamique et des élections prématurées entraîneraient une victoire islamiste.
2) le principe de souveraineté interdit de remettre en cause les régimes : il faut plutôt les encourager à se réformer et mieux respecter les droits de l’homme, en attendant qu’une sécularisation autoritaire ait produit ses effets et que les sociétés soient mûres pour la démocratie.
3) la politique américaine de démocratisation masque en fait une volonté de puissance et ne rencontre qu’hostilité dans l’opinion publique du Moyen Orient.

Or les évènements récents au Moyen-Orient remettent de plus en cause ce schéma et nous risquons de nous trouver en décalage par rapport à l’évolution de la situation.
1) les régimes laïques autoritaires ont failli :
Ils aggravent les tensions et ne sont plus un rempart contre une islamisation qui se donne de plus en plus les couleurs de la démocratie (Tunisie, Arabie saoudite, Jordanie, Egypte). Ils sont un obstacle au développement économique du fait de la corruption des élites dirigeantes qui très souvent bloquent et l’émergence d’une classe d’entrepreneurs nationaux et l’investissement étranger. Ils font volontiers alliance avec un islam conservateur même s’ils s’opposent aux signes extérieurs de cet islam (interdiction du voile en Tunisie).

Ils ne peuvent trouver de légitimité qu’en jouant sur un nationalisme souvent anti-occidental (Syrie) même si les dirigeants prétendent entretenir les meilleures relations avec leurs homologues européens et français en particulier (Algérie, Egypte).
2) Le principe de la démocratie est populaire :
Les élections en Afghanistan, Irak et Palestine (voire aussi en Arabie saoudite) montrent que même dans des conditions difficiles les gens veulent voter et vont voter. Même s’ils ne se font pas d’illusions sur la suite, c’est le principe de la conditionnalité et de l’alternance du pouvoir qu’ils affirment.

3) Les islamistes changent :
Les élections ne conduisent pas à un triomphe de l’islamisme radical mais poussent au contraire les mouvements islamistes au compromis sur la question de l’alternance et de la démocratie. Le concept d’ « Etat islamique » n’est plus à l’ordre du jour, par contre le nationalisme passe au centre de leurs préoccupations (Hamas). Sur le long terme, c’est la voie turque qui se profile. Les penseurs de l’islamisme ont d’ailleurs évolué (de Ghannouchi à Khatami).

4) L’anti-américanisme ne veut pas dire le rejet de la démocratisation :
Il y a certes un sentiment violemment anti-américain, fondé plus sur le nationalisme que sur le sentiment religieux, mais cela ne suffit pas à délégitimer la démocratie. Au contraire, bien des intellectuels nationalistes prennent au Maghreb le chemin du dialogue avec les ambassades américaines. Quant au Moyen-Orient, la pression pour la démocratisation est récupérée par des forces qui ne sont pas pro-américaines. L’erreur des Américains a été de présenter une démocratisation abstraite (l’Autorité Provisoire en Irak), et illégitime aux yeux de la population. Mais il suffit que la demande de démocratie soit récupérée par des forces nationalistes et/ou religieuses pour qu’elle trouve une légitimité politique, comme on le voit en Irak. Or c’est cette tendance qui paraît dominante aujourd’hui (y compris au Liban).

C’est l’imbrication entre nationalisme (ou simplement patriotisme) et démocratie qui permettra à cette dernière de s’enraciner et de limiter l’islamisme. Les Américains ont du mal à reconnaître le nationalisme des autres, ce qui explique les errements en Irak (mettre plus d’un an à reconnaître que des élections ne peuvent que porter les chi’ites au pouvoir) : mais le refus de Bush de repousser les élections en 2005, malgré les demandes pressantes de ses alliés arabes sunnites, a donné une cohérence à sa politique. Même si la démocratie à l’américaine apparaît abstraite, sa mise en œuvre aboutirait paradoxalement à une légitimation du nationalisme, voire de l’islam. Le message sur la démocratisation est en train de passer (il faut aussi ajouter les exemples de la Géorgie et de l’Ukraine). Le danger est donc de voir Washington, tout honnis soit-il dans l’opinion arabe, apparaître comme le seul défenseur de la démocratie. Bien sûr la politique américaine est pleine de contradictions et d’effets pervers, et les néo-conservateurs ont perdu en 2005 l’initiative au profit d’un Département d’Etat moins soucieux de démocratisation. Mais il faut désormais associer notre discours sur la souveraineté à une défense et une promotion de la démocratie, seul moyen d’enraciner la souveraineté nationale dans la volonté populaire et de réduire les identifications supranationales (comme l’islamisme ou le pan arabisme) qui sont déstabilisatrices pour l’équilibre régional. O Roy.

Lire aussi

Politique et religieux (monde diplomatique) – Archive Octobre 2005
« Bon » islam, « mauvais » islam par Olivier Roy.
http://www.monde-diplomatique.fr/2005/10/ROY/12840
C’est largement dans une vision culturaliste et essentialiste que s’inscrit le débat sur l’islam (que dit ce dernier, que dit le Coran sur… le djihad, la femme, la laïcité, la démocratie, la politique…). Cette vision est partagée à la fois par les fondamentalistes musulmans et par les « orientalistes » (au sens qu’Edward W. Said donnait à ce terme), au premier rang desquels on trouve Bernard Lewis, dont le livre Le langage politique de l’islam, par exemple, suppose un rapport immuable entre ce que dit le Coran, la vie politique dans les sociétés musulmanes et le comportement en général des musulmans à l’égard du politique.
Or nombre d’auteurs, soucieux de lutter contre l’islamophobie, reprennent en fait la même matrice intellectuelle (l’islam dit ceci ou cela) pour montrer qu’il y a un « bon islam » ; mais remplacer le « choc des civilisations » par le « dialogue » suppose que dans le fond on conserve la même grille d’analyse. Pour sortir de cet enfermement et de cet effet de miroir entre culturalisme et fondamentalisme, qui ne peut conduire qu’à la stérilité intellectuelle, il y a deux approches complémentaires : revenir aux textes et aux principes fondateurs de l’islam, c’est-à-dire défendre une théologie critique, appuyée sur les sciences modernes (linguistique, histoire, sociologie) ; ou bien rétablir la dimension politique des mouvements islamistes, y compris terroristes, au-delà des justifications religieuses qu’ils se donnent.
La première démarche est illustrée par les livres de Mohamed Chérif Ferjani et d’Alain Roussillon (1). Ferjani travaille à trois niveaux : d’abord, il revient sur le « vocabulaire politique de l’islam ». Quel est le rapport et le sens que les grands « concepts » se trouvant au cœur de l’islam politique entretiennent avec le Coran (djihad, hukm, khalifat, sharia, dawla…) ? Et ici une première surprise : il n’y a pas de rapport entre l’occurrence de ces mots dans le Coran et l’usage contemporain qui en est fait. Dawla n’a jamais le sens d’Etat dans le Coran. En second lieu, Ferjani s’interroge sur la pratique politique réelle des successeurs du Prophète et des pouvoirs musulmans jusqu’à nos jours. Or celle-ci a toujours été parfaitement politique et fort peu religieuse. Enfin, Ferjani se demande d’où vient cette soudaine insistance des acteurs contemporains sur la charia, le djihad, l’Etat islamique, etc. Il s’agit en fait d’une idéologisation du politique dans le monde musulman contemporain sous l’influence de l’hégémonie occidentale et en réaction à celle-ci (il est clair que les écrits de l’Egyptien Hassan Al-Banna et de l’Indien Abul ala Maududi, fondateurs de l’islamisme politique, ont été profondément marqués par les idéologies politiques de l’entre-deux-guerres, le marxisme comme le fascisme). Bref, l’imaginaire politique de l’islam n’est pas forcément celui du Coran.
Alain Roussillon choisit justement de présenter l’état des lieux de la théologie musulmane critique, non pas simplement en donnant un aperçu des « nouveaux intellectuels musulmans » qui se sont engagés dans cette voie, et qui assument le fait d’être à la fois des croyants et des penseurs critiques. Il expose également les différentes problématiques de la reprise d’une théologie critique. De formation non traditionnelle (en général scientifique), vivant souvent à la périphérie du monde arabe historique, ces intellectuels rompent délibérément avec l’univers mental des oulémas, mais aussi avec la tradition orientaliste occidentale. En évoquant Ebrahim Moosa, Nasr Abu Zayd, Soroush, Hassan Hanafi et bien d’autres, Roussillon montre l’éventail des problématiques mises en œuvre pour revisiter les savoirs : de l’utopie de l’islamisation des savoirs et de la quête d’une authenticité retrouvée, en posant l’Occident comme un objet d’étude (« l’occidentalisme »), à une remise en cause du dogme et une déconstruction de la scolastique traditionnelle.
Guy Spitaels (2), quant à lui, montre comment il faut comprendre Al-Qaida en resituant la violence terroriste dans sa dimension proprement politique. Il brosse un panorama des mouvements radicaux actuels en insistant chaque fois sur leur insertion dans la lignée des mouvements anti-colonialistes et anti-impérialistes et dans les conflits locaux. De la Mauritanie à l’Indonésie en passant par l’Algérie, le Soudan, la Turquie et l’Iran, mais aussi la Tchétchénie, l’Irak, la Palestine. Ce retour à une analyse politique montre des généalogies et des histoires particulières, loin de toute vision métaphysique ou culturaliste de la violence. Un ouvrage de synthèse, accessible et sans pathos.
Olivier Roy.
Identité culturelleIslam,PolitiqueReligionTerrorisme
Olivier Roy
Directeur de recherche au CNRS, a publié notamment L’Islam mondialisé et Les Illusions du 11-Septembre : le débat stratégique face au terrorisme, tous deux parus au Seuil en 2002.

(1) Mohamed Chérif Ferjani,Le Politique et le religieux dans le champ islamique,Fayard, Paris, 2005, 354 pages, 20 euros. Alain Roussillon, La Pensée islamique contemporaine. Acteurs et enjeux,Téraèdre, Paris, 2005, 190 pages, 15,90 euros.
(2) Guy Spitaels, La Triple Insurrection islamique,coédition Fayard – Luc Pire, Bruxelles, Paris, 2005, 526 pages, 24 euros.

Olivier Roy intervient chez les traducteurs de Qaradhawi [ii]
vendredi 6 mai 2005
Source : http://www.prochoix.org/cgi/blog/index.php/2005/05/06/270-olivier-roy-intervient-chez-les-traducteurs-de-qaradhawi
Le 13 mai 2005, Olivier Roy chercheur au CNRS, interviendra à l’Institut international de la pensée islamique pour son dernier livre : « la laicité face à l’islam » dans lequel il fait un plaidoyer en faveur de Tariq Ramadan et une grande leçon de morale, sur le mode professorale, aux journalistes engagés (entendez critiques envers les islamistes).
Lui même a une notion toute relative de la neutralité scientifique puisqu’il cautionne de sa présence un Institut intégriste destiné à fournir des cautions scientifiques à l’islam politique et radical issu des Frères musulmans.
L’Institut international de la pensée islamique cherche depuis quelques mois établir des sphères de collaborations avec des institutions non islamistes. Pourtant, lorsque l’on regarde les productions de l’Institut on ne peut qu’être attéré par le radicalisme de l’organisation. Parmi leurs publications et traductions, on peut trouver « La Sounna du Prophète » de Youssef al-Qaradhawi, l’homme qui approuve l’excision, le fait de battre sa femme et pour qui les attentats kamikazes sont justifiés contre les « fils de sion ».
Après que certains de ces cadres aient été mis sur la touche pour avoir aidé au financement d’organisations terroristes, sa maison-mère américaine, International Institute of Islamic Thought (IIIT) bénéficie désormais de la clémence de l’administration américaine qui pense sérieusement que les Frères musulmans peuvent être une alternative dans les pays musulmans. Une opération de communication destiné à rendre ce mouvement présentable est d’ailleurs en cours.
Le rayonnement de l’Institut international de la pensée islamique en fait partie. A l’invitation de sa branche française, plusieurs personnalités ont même été invités à visiter l’IIIT-USA en avril 2005. Il s’agissait de Bariza Khiari, sénatrice de Paris, Nadia Bourdi, maire- adjointe de Saint Etienne et Franck Fregosi, chercheur à Strasbourg.

Olivier Roy interviewé sur Oumma
jeudi 12 mai 2005
http://www.prochoix.org/cgi/blog/index.php/2005/05/12/558-olivier-roy-interviewe-sur-oumma
Dans un entretien à Oumma, le 11 mai 2005 Olivier Roy a déclaré : « La critique de l’islam comme religion permet de reprendre un discours anti-immigration en le déracialisant ». A propos des féministes des quartiers, il parle de « libération par procuration ».


[i] Wikipedia : Olivier Roy, né en 1949, est un politologue français, spécialiste de l’Islam.
Agrégé de philosophie en 1972, et d’abord professeur dans le secondaire en 1973, Olivier Roy est recruté au CNRS comme chercheur en 1985. Il devient docteur de l’Institut d’études politiques de Paris en sciences politiques en 1996, directeur de recherche au CNRS et directeur d’études à l’EHESS dans l’équipe « Domaine turc ». Il est également chercheur associé au Centre d’études et de recherches internationales (CERI).
Il a notamment analysé dés 2005 les circonstances du printemps arabe de 2011, notifiant notamment le ministère français des affaires étrangères des erreurs d’analyse faites par les gouvernements occidentaux dans leur soutien aux régimes autocrates arabes (crainte de dérives islamistes et de l’antiaméricanisme).
Depuis septembre 2009, il est professeur à l’Institut Universitaire Européen de Florence (Italie), où il dirige le Programme Méditerranéen.

Olivier Roy mène une réflexion sur les rapports entre le politique et le religieux qui s’attache principalement à l’Islam.

[ii] ProChoix est une revue d’investigation, de réflexion et d’analyse au service de la défense des libertés individuelles menacées par l’essentialisme, le racisme, l’intégrisme et toute idéologie totalitaire ou anti-choix.


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