«Asie du sud : des BD pour la paix» by Masud Alam #SPCG

Par défaut

* Masud Alam (masudalam@yahoo.com), ancien rédacteur du BBC World Service, a ouvert à Islamabad un cabinet de conseil en communication. Article écrit pour le Service de Presse de Common Ground (CGNews).
Source: Service de Presse de Common Ground (CGNews), 5 août 2011, www.commongroundnews.org
Reproduction autorisée.

Islamabad (Pakistan) – Aux grands maux les grands remèdes, dit-on. Pas pour tout le monde. Pour la nouvelle vague des pacifistes et travailleurs du développement en Asie du sud, si modestes soient-elles, la caricature et la bande dessinée pourraient avoir une certaine efficacité.

L’Afghanistan est ravagé par une guerre civile qui n’est pas près de se terminer. Le Pakistan et l’Inde croulent sous les fléaux sociaux : pauvreté, analphabétisme, intolérance religieuse, inégalité des sexes, violation des droits et corruption triomphante. Au Pakistan, s’y ajoute la plaie du terrorisme, sur son propre sol, contre sa propre population, quotidienne. Ajoutez encore à cela l’incapacité chronique de l’Etat à gouverner, et vous aurez une idée du désarroi dans lequel sont plongés des millions de gens dans cette région.

C’est là que la société civile intervient. Organisations non gouvernementales, philanthropes, mouvements d’opinion, organismes de développement, tous s’efforcent de soulager la misère humaine et de provoquer une transformation positive. Ils sont tous pleins de bonnes intentions, mais leurs efforts sont le plus souvent vains, car ils sont tout simplement incapables de communiquer avec les gens qu’ils voudraient aider.

Pourtant, quelques activistes s’efforcent de mieux communiquer. Ils parviennent non seulement à établir le dialogue, mais aussi à renverser du même coup les barrières artificielles que sont la caste, la foi et la religion.

Sharad Sharma, militant social de Delhi, a inventé la “BD du peuple”. Pour faire simple, il s’agit de dessins faits par des gens de la société réelle, y compris des enfants. Ces dessins donnent une voix aux sans-voix. Ils mettent en scène des situations de la vie réelle — école, discrimination sexuelle, emploi — pour les exposer devant la collectivité tout entière, pour susciter le débat et le dialogue.

Travaillant auprès des catégories défavorisées, Sharad Sharma et ses amis utilisent la BD comme outil de développement. En employant le dialecte local, la culture visuelle locale et les métaphores locales, ces travailleurs sociaux exposent les problèmes locaux sous forme de récits. Les BD tapissent les murs des maisons, sont affichées ou photocopiées et distribuées en grand nombre. Sharad Sharma explique que jeunes et vieux participent à leur confection avec un zèle égal. Quant aux écoles, aux bibliothèques et aux centres communautaires, ils se bousculent pour les diffuser et faire ainsi passer le message.

C’est il y a deux ans que Sharad Sharma a importé ce support au Pakistan. A Islamabad et à Lahore, il a organisé plusieurs expositions de BD et d’ateliers de dessin très réussis. Dans la foulée naissait la section pakistanaise du World Comics Network. Depuis, il a publié un recueil de BD réalisées par des artistes jeunes et vieux de tout le Pakistan.

Intitulée Bolti Lakeerain (le Trait qui parle, en ourdou), cette BD parle des difficultés, des espoirs et des aspirations des gens ordinaires, grands et petits.

Nida Shams, qui dirige la section pakistanaise, affirme que les gens adorent se raconter par le dessin. Spontanément, ils racontent les insuffisances de l’école et du système de santé, la discrimination sexuelle, les pannes de courant, la dégradation du milieu, la pénurie d’eau, le terrorisme.

Une des histoires de Bolti Lakeerain, par exemple, dépeint une maman qui suit à la télé un reportage sur un attentat à la bombe, et qui commence à se faire du souci pour sa fille qui ne rentre pas de l’école. Une autre raconte ce jeune homme qui, malgré sa pauvreté, réussit à faire des études : quand il se rend compte que son diplôme ne lui sert à rien, désespéré, il va s’enrôler dans un centre de recrutement de terroristes.

Une fois surmontés les assauts actuels de l’activisme qui menace jusqu’à son existence, l’Afghanistan aura à affronter nombre de problèmes sociaux. Pourtant, même là, l’organisation de la société civile la plus militante, l’Association révolutionnaire des femmes du Pakistan (RAWA), utilise déjà la BD, conçue pour les forums en ligne, pour faire connaître au monde les problèmes, les espoirs et les aspirations de la femme afghane.

Non content de faire entendre leur voix, les Afghans impliqués dans plusieurs campagnes de défense des droits, profitent également des progrès des nouvelles technologies. Ils se sont associés à une communauté d’auteurs de BD et de caricatures et d’adeptes de la satire politique, qui publient sur le site Cartoon Movement, qui se définit comme la “plateforme numéro 1 de la publication de caricatures politiques et de journalisme en bandes dessinées de haute qualité”. C’est un des moyens, pour des Afghans bien isolés, de rester branchés avec le reste du monde.

Peut-on dire pour autant que le dessin du peuple opère des transformations réelles là où les outils traditionnels ou modernes ont échoué ? Il est trop tôt pour le dire. Mais il a déjà changé la démarche de nos militants, qui mesurent tous les jours, sur le terrain, le pouvoir du crayon et du papier.
###

Les commentaires sont fermés.