#SPCG #Youthquake #Réflexion : «La Turquie, éventuelle source d’inspiration pour la Tunisie ?» par Murat Daoudov*

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Comme à mon habitude : sans autre commentaire de ma part que de mettre en gras ce que je retiens des articles du Service de Presse Common Ground .

* En poste à Istanbul, Murat Daoudov fait partie de la cellule de réflexion du centre Nord-Sud du Conseil de l’Europe . Article écrit pour le Service de Presse de Common Ground (CGNews).

Source: Service de Presse de Common Ground News (CGNews), 25 novembre 2011, http://www.commongroundnews.org
Reproduction autorisée.

Istanbul – En tant que pionnière du Printemps arabe, la Tunisie a servi d’exemple dans tout le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord. Après avoir joué un rôle de précurseur et déclanché d’autres soulèvements dans cette région, ce pays s’est rapidement plongé dans une phase post-révolutionnaire et a été le premier à organiser des élections. C’est aussi en Tunisie que les partis politiques et les activistes islamistes – longtemps utilisés comme prétextes pour justifier le maintien de régimes dictatoriaux dans d’autres pays – sont les premiers à accéder démocratiquement au pouvoir. Tout comme la contagion de la révolution tunisienne, le vote tunisien aura sans aucun doute un impact sur les prochaines élections en Egypte et au Maroc.

À ce stade important de son évolution, la Tunisie pourrait beaucoup apprendre de la Turquie, qui constitue un exemple réussi d’une démocratie compatible avec des partis politiques islamistes.

Les trois grands défis qui vont se poser à la Tunisie dans cette phase de transition sont d’ordre démocratique, économique et démographique. D’abord, les nouveaux dirigeants devront construire une démocratie forte dotée d’institutions pluralistes garantissant la stabilité future du pays. À défaut de cela, le pays risquerait de basculer dans l’autoritarisme, c’est ce qui est notamment arrivé dans le passé, dans d’autres sociétés en transition. On verra si les partis politiques islamistes tunisiens seront capables de réformer les rouages de l’Etat selon des principes universels qui empêcheront cette éventualité.

L’expérience de la Turquie, Etat laïc, ayant à sa tête des dirigeants de mouvance islamiste, est la preuve que la démocratie est compatible avec des partis politiques islamistes. Or, parmi les Tunisiens, les opinions divergent à propos de la Turquie en tant qu’exemple et source d’inspiration. Les tenants des valeurs laïques, qui ont peur que celles-ci soient mises en péril avec l’accès au pouvoir d’Ennahda, principal parti islamique tunisien, considèrent que les contextes sont totalement différents en Turquie et en Tunisie.

S’il est vrai que la laïcité est protégée par la constitution turque et qu’elle ne l’est pas en Tunisie, la société tunisienne est néanmoins davantage portée à soutenir une législation laïque que des lois religieuses – contrairement à ce que craignent certains observateurs. Par ailleurs, la Turquie et la Tunisie étant chacune en train d’entreprendre l’élaboration d’une nouvelle constitution, c’est l’occasion pour ces deux pays d’échanger des idées et de coopérer. Ils pourraient notamment réfléchir ensemble à la meilleure façon d’asseoir les fondements d’un régime et d’un système judicaire efficaces, ou comment protéger les droits et les libertés fondamentaux ou encore quel modèle de décentralisation adopter. En tant que membre du Conseil de l’Europe et candidate à l’adhésion à l’Union européenne, la Turquie a accumulé des connaissances considérables en matière de démocratie au sein d’une société majoritairement musulmane, connaissances qu’elle pourrait notamment partager avec la Tunisie.

Sur un autre plan, puisqu’au départ, la cause du soulèvement tunisien était avant tout d’ordre socio-économique, le gouvernement sera, sans doute, essentiellement jugé sur le redressement de la situation économique. Le grand nombre de voix remportés par Ennahda, signifie aussi de très grandes attentes de la part des Tunisiens qui espèrent une amélioration concrète et rapide de leur condition de vie – un défi finalement lourd et difficile à relever pour les dirigeants.

À mon avis, c’est sur ce terrain que la Turquie peut servir d’exemple dans la région – étant donné qu’elle a su se sortir d’une situation économique catastrophique pour devenir une championne de la croissance. Après tout, le succès obtenu continuellement par le Parti pour la Justice et pour le Développement (AKP) au pouvoir, dans toutes les élections qui ont eu lieu ces dix dernières années, s’explique en grande partie par les progrès économiques du pays. Si un gouvernement de mouvance islamique a réussi à influencer le marché dans le bon sens en Turquie, pourquoi cela ne pourrait-il pas se produire ailleurs ?

La Tunisie doit également faire face à la corruption, créer un environnement transparent et favorable aux investissements étrangers et encourager le tourisme ainsi que le libre-échange. En se fixant de tels objectifs, elle pourrait devenir un nouveau pôle en Afrique du Nord, servant de passerelle commerciale à tout le contient.

Enfin, c’est la jeunesse qui a écrit toute l’histoire du Printemps arabe et qui a été l’épicentre de ce qu’on appelle le «youthquake» (le séisme des jeunes) à travers la région. Il est d’ailleurs, regrettable que cette jeunesse ne soit pas représentée convenablement au sein de la première assemblée tunisienne élue démocratiquement. Les jeunes, pour leur part, doivent faire tout leur possible pour être représentés dans cette phase de transition ; ils doivent maintenir la pression sur les partis politiques pour qu’on les représente au sein des organes de décision.

Le mouvement des Jeunes Civils en Turquie qui recourt souvent à l’humour pour attirer l’attention du public sur la nécessité de soutenir la démocratie et les droits de l’homme constitue à ce titre un bon exemple à suivre.

Il faut espérer que l’an prochain, les jeunes tunisiens pourront mieux jouir des nouvelles opportunités qui se présenteront lors d’élections nationales et locales. Après tout, en Turquie, c’est le succès au niveau de la politique municipale qui a valu aux dirigeants politiques actuels d’être propulsés au sommet du pouvoir.

En Tunisie, aussi, la participation de la jeune génération sur le plan local – premier échelon de la gouvernance démocratique – pourrait constituer un bon entraînement sur le terrain politique. Si toutes ces opportunités sont saisies, alors la Tunisie pourrait continuer à servir d’exemple aux autres pays et préparer la voie du progrès dans la région.
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