Relations entre sunnites et chiites : clef de la stabilité régionale au Moyen-Orient #SPCG

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par Cheikh Mustafa Cerić

06 septembre 2013

* Le Cheikh Mustafa Cerić, grand mufti émérite de Bosnie-Herzégovine, enseigne actuellement en tant que professeur invité à l’université WISE à Amman. Article écrit pour Common Ground News Service (CGNews).

Source: Service de Presse de Common Ground (CGNews), 6 septembre 2013, www.commongroundnews.org.
Reproduction autorisée.

Amman – En ce moment, au Moyen-Orient – en particulier en Egypte, en Syrie, en Irak et au Liban – les communautés religieuses sunnites et chiites traversent une période d’affrontements croissants. Le 20 août dernier, à l’occasion d’une conférence organisée par l’Institut royal Aal Al-Bayt pour la Pensée islamique, le roi Abdullah II de Jordanie s’est exprimé devant un groupe de responsables religieux et les a mis en garde contre les « dangers de la manipulation religieuse à des fins politiques et de l’incitation à la haine ethnique et à la division intra-religieuse ». 

Sur le plan historique, le Moyen-Orient n’a jamais été en proie à de véritables problèmes d’intolérance religieuse comme ce fut le cas de l’Europe, au 16ème et au 17ème siècles. Effectivement, les catholiques et les protestants européens se sont longtemps fait la guerre. C’est le Traité de Paix de Westphalie de 1648 – que certains appellent « la paix issue de l’épuisement » – qui mit un terme à ces déchirements.

Le Moyen-Orient ne doit pas passer par la guerre et l’épuisement pour se rendre compte que les bonnes relations entre sunnites et chiites constituent la clef de la stabilité régionale et mondiale. Il doit tirer des leçons de l’expérience européenne et du traité de Westphalie. 

L’Europe a traversé de longues périodes de guerre avant de prendre conscience que le seul moyen d’y mettre fin et d’aller de l’avant était de parvenir à une tolérance religieuse et politique, fondée sur le respect mutuel du droit de chaque nation et de chaque religion d’exister sans interférence. Avec le Traité de Westphalie, les Européens ont enfin commencé à respecter – sans forcément aimer – leur unité dans la diversité religieuse et politique. 

Des précédents historiques montrent qu’au Moyen-Orient, dans le passé, sunnites et chiites – ainsi que d’autres courants religieux – pouvaient se respecter mutuellement. 

Le fait que l’Université Al-Azhar du Caire – cœur de l’enseignement sunnite – fut fondé en 970 par un dirigeant fatimide, chiite, prouve que la cohabitation sunnite et chiite faisait partie du mode de vie musulman et de la vie quotidienne.

Il n’est donc pas surprenant qu’en 1958, une des figures les plus importantes d’Al-Azhar, le Cheikh Mahmoud Shaltut, aujourd’hui défunt, émit une fatwa(avis juridique non contraignante) légitimant l’Ecole de pensée théologique chiite jafarite. Cette initiative déboucha d’ailleurs sur la création du Conseil du Rapprochement des Ecoles théologiques islamiques. 

De plus, la bonne relation personnelle qui s’était développée entre le Cheikh Shaltut d’Al-Azhar et son homologue chiite, l’Ayatollah iranien Muhammad Taghi Ghomi, dans les années 1960, sert encore aujourd’hui d’exemple d’entente harmonieuse entre les deux courants de l’islam.

Au moment du lancement de l’initiative des deux responsables religieux pour réunir les sunnites et les chiites, le Cheikh Shaltut avait dit dans un discours prononcé au Caire : « Sunnites des Ecoles hanafite, malikite, chafiite, hanbalite ou Chiites imamites ou zaydites, Egyptiens, Iraniens, Libanais, Irakiens, Pakistanais et autres fidèles du monde musulman – nous voici tous réunis ici, autour d’une même table, dans un esprit de fraternité, pour écouter et nous inspirer des connaissances admirables des esprits littéraires, spirituelles et juridiques du monde islamique ». 

L’Aytollah Ghomi avait abondé dans son sens, en disant : « des érudits sunnites et chiites sont réunis autour d’une même table…pour partager leur savoir et se faire guider par les principes de l’islam afin de guérir de cette terrible maladie qu’est la division des courants religieux… Ils font de cet instant un moment historique dans l’histoire glorieuse de l’islam ». 

Selon un célèbre hadith du Prophète Mahomet, « à la veille de chaque nouveau siècle, Allah enverra à la communauté musulmane, un messager qui renouvellera la véritable croyance ». À la lecture de ce hadith, nous ne pouvons nous empêcher de penser qu’il est temps pour le monde musulman – et pour le Moyen-Orient en particulier – de réexaminer sa pensée religieuse, morale et politique. 

Il faudrait prendre à nouveau des initiatives – comme celle du Cheikh Shaltut et de l’Ayatollah Ghomi – encourageant une meilleure communication entre musulmans sunnites et chiites. Il faut s’efforcer de dépasser le jeu sordide de la lutte pour le pouvoir politique – qui ne fait que creuser le fossé entre les deux groupes. 

Nous devrions réanimer l’esprit d’entente de l’Assemblée mondiale pour le Rapprochement des Ecoles islamiques crée à Téhéran en 1988, en espérant que tout le monde suivra le mouvement. Le Secrétaire général actuel de l’Assemblée, l’Ayatollah Muhammad Ali Taskhiri, a annoncé avec fierté que l’Ayatollah Khamenei avait salué la création de cet Assemblée, dont l’objectif s’inscrit dans la lignée de l’initiative du Cheikh Shaltut et de l’Ayatollah Ghomi.

Ce serait une erreur impardonnable de laisser la situation actuelle au Moyen-Orient précipiter toute cette région dans un état de mulūk al-tawā’if (morcèlement en plusieurs royaumes). C’est ce qui arriva à l’époque des Omeyades en Andalousie et les conséquences furent tragiques et traumatisants pour l’ensemble de la communauté musulmane. 

Nous espérons que l’esprit des relations entre sunnites et chiites, insufflé par le Cheikh Shaltut et l’Ayatollah Ghomi, sera renouvelé en Egypte, en Syrie, en Irak et au Liban ainsi que dans l’ensemble du monde musulman. Nous espérons aussi que nous serons bientôt témoins d’une paix solide entre les musulmans, qui durera pour les siècles à venir. 

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